Épater la Galerie
Michel de Broin est un artiste tout à fait pragmatique
qui cherche à déterminer le bon usage à faire
de concepts inutiles. L'intelligence de son projet tient au doute
qu'il sème quant au pouvoir et à la valeur des
concepts, et qui l'oblige à les mettre véritablement
au travail face aux exigences du réel. Systématique,
avec tout le sérieux d'un fonctionnaire ou d'un ingénieur – bref,
en toute ironie –, l'artiste puise dans la réalité matérielle
et sociale les concepts et les formes les plus gratuites pour
leur trouver une fonction légitime et instrumentale dans
la sphère de l'art.
Lorsque en Amérique du Nord l'automobile est devenue
une forme de vie, bien plus donc un mode de circulation sociale
et d'échange qu'un simple moyen de déplacement,
il a fallu repenser l'espace et la perspective pour que l'automobile
soit reconnue comme le nouveau sujet, au sens précis où le
sujet du regard l'a été à l'époque
classique pour la politique, l'art et la culture. La culture
marchande a alors inventé un mode de désignation
directement transposé de la surface plane des cartes géographiques.
Au lieu d'avoir un mot associé à un lieu sur une
carte, on a construit dans l'espace réel d'immenses flèches
le long des immeubles pour indiquer à l'automobiliste
des localités précises : “ Voilà,
c'est ici ”. Ces flèches sont souvent disproportionnées
par rapport aux lieux qu’elles désignent. Elles
peuvent faire plusieurs étages de hauteur et ne servir
qu'à identifier un comptoir de patates frites puisque
leurs proportions sont définies non pas par l’importance
du site indexé mais par la vitesse de l'automobile, la
largeur des routes et la nécessité de transformer
l'espace traversé en une carte déployée
sous les yeux du conducteur. Aujourd'hui, ces flèches
ne sont que des vestiges archaïques et inutiles d'une ère
pédagogique. Tout automobiliste sait lire les signes,
inutile de lui signifier ostensiblement “ Ici, il
y a ”.
Mais pourquoi ne pas reprendre cette créativité désormais
inutile de la sphère commerciale dans celle de l'art où l’on
a justement besoin que l'on nous dise, maintenant que nous sommes
dans l'errance quant au sens de l'art : “ Vois là,
c'est ici, il y a de l'art ”. L'intervention artistique
de Michel de Broin, comme un assaut ou une invasion, encadre
donc l'espace muséal de flèches, afin d'identifier
le lieu même de l'art. Mais, les flèches traversent
les murs, l'espace, se perdent et se croisent. Où commence
le lieu de l'art ? Où commence l'art ? À l'intérieur
des murs du musée ou déjà hors des murs ?
Sommes-nous d'emblée “ dans ” l'art
dès que nous franchissons les murs ? Tout est-il
de l'art dans les limites assignées ? Les flèches
monumentales trouvent une fonctionnalité dans la composition
d'espaces nouveaux, fluides, mouvants, incommensurables. Et le
visiteur – un point lui-même délocalisé – reste
le seul point de convergence de toutes ces désignations
et se voit appelé, par ses déplacements, à actualiser
ces espaces souvent impossibles au gré des flèches
et selon la volonté et le jeu de l'artiste. Sans aucun
parcours déterminé à l'avance, il sera porté à reconstruire
les flèches données partiellement, en longeant
les murs, en regardant par les fenêtres, en sortant de
la galerie pour les suivre dans leur traversée des murs.
Après tout, que peut bien désigner une flèche
le long d'un mur ? Le mur lui-même, l'espace configuré,
le service offert, la nourriture servie, le ventre satisfait
du consommateur ? La flèche commerciale est déjà hautement
conceptuelle. L'art ne fait que le révéler en y
adjoignant un paradoxe jouissif. La flèche artistique
apparaît tout à coup bien plus concrète,
maintenant qu'elle est détournée de sa fonction,
puisqu'on peut en suivre le tracé, la parcourir, en chercher,
des yeux et du corps, la destination. Elle vient s'incarner dans
nos déplacements et nos questionnements. On peut même
soutenir qu'elle pose le visiteur comme sujet, non pas de regard,
mais comme sujet de déplacement et de configuration. Et
autour de ce sujet, les flèches disposées permettent
le véritable déploiement dans l'espace matériel
de tous les espaces, même les plus paradoxaux, que l'on
peut concevoir géographiquement, ou mathématiquement.
Le projet actuel poursuit un travail antérieur de l’artiste élaboré autour
d’un panneau de signalisation routière présentant
un carré noir plein servant à signaler les matières
dangereuses (SKOL, Montréal, 1999). Là aussi, selon
un chiasme révélateur, c'est le panneau fonctionnel
qui se révélait abstrait et conceptuel pendant
que sa contrepartie artistique, en référence aux
formes pures et vides de l'abstraction en art, acquérait
tout à coup une incarnation ironique, concrète,
fonctionnelle et dérisoire. Aujourd'hui, fort de sa double
et paradoxale compétence, pragmatique et conceptuel, Michel
de Broin se fait ingénieur et nous propose encore une
machine à produire du concept. La machine fonctionne sur
un système de sussions et expirations grâce auquel
une forme se retourne sur elle-même comme le ferait un
gant. Elle transforme donc le dedans en dehors dans un mouvement
immanent, selon une bonne dialectique, et permet donc de voir à l'œuvre
des concepts aussi essentiels à la logique de la pensée
que ceux d'ensemble, d'inclusion, d'exclusion, de limite, de
dedans, de dehors.
À défaut de savoir aujourd'hui si le travail du
concept a encore un sens, on peut au moins se consoler – de
la mort de l'art, de la fin de l'histoire ou encore de la destruction
de la philosophie – en se disant qu'après tout “ ça
marche ”. Mais la beauté de ces projets réside
peut-être en ce que leur complexité conceptuelle
s'estompe rapidement pour ne laisser que la jouissance du mécanisme,
comme si nous étions, artiste et visiteurs réunis,
ramenés à l'intelligence de l'enfance, à l'époque
où la pensée se déploie encore tout entière
dans les actions, dans la motricité, l'exploration de
l'environnement ou dans le bricolage.
Jean-Ernest Joos
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