L‘art
comme conspiration
A propos de Machinations, Commissaire Nathalie de Blois, Musée
national des beaux-arts du Québec, 16 novembre 2006-15
avril 2007.
Question posée à l’art, face à l’objet,
par l’artiste, par son public, par la critique : «Pourquoi
y t-il quelque chose, plutôt que rien?». Car, après
tout, il pourrait très bien ne rien y avoir. Ce serait
peut-être mieux. Après tout, si tout est dans l’idée,
comme le rêve le projet conceptuel en art, il vaudrait
mieux qu’il n’y ait rien et que tout reste à sa
place d’origine, à savoir dans l’idée.
Et, pourtant, on le sait, il y a toujours quelque chose, un petit
quelque chose, une trace, un objet trouvé, ne serait-ce
qu’un semblant d’objet, et il faut bien composer
avec cette réalité.
La question rappelle celle du philosophe Martin Heidegger, et ce
n’est pas qu’une simple analogie : «Pourquoi
y a-t-il quelque chose, plutôt de rien?». C’est
par cette question que Heidegger résumait 2500 ans de métaphysique.
Et le geste de Heidegger consistait à faire valoir que l’essentiel
désormais n’était pas dans la réponse,
mais dans la question même, nécessairement et indéfiniment
ouverte. Il y a de l’être, il faut bien s’y faire,
mais aucun fondement ne pourra jamais en rendre raison. Maintenir
ouverte la question oblige l’homme à se confronter
au fait qu’y a quelque chose plutôt que rien.
Or, Michel de Broin est un artiste qui prend au sérieux
la question ontologique en art. C’est un producteur, fabricant
et créateur, au sens le plus métaphysique du terme,
il fait exister matériellement les idées qui l’habitent.
Si le projet l’exige, il se fera même mécanicien,
ingénieur, ou artisan. Il a ainsi modifié une Buick
1986 pour qu’elle fonctionne en exploitant l’énergie
renouvelable fournis par les passagers, fabriqué une bicyclette
qui se déplace en transformant la volonté en fumée,
transpercé de flèches gigantesques un bâtiment
muséal pour identifier géographiquement le lieu de
l’art. Et pourtant, tous ces projets ne prennent sens que
dans le discours qui les accompagnent, et les concepts qui les
encadrent. Alors pourquoi donc fallait-il fabriquer des objets?
Et pourtant tout est là. Aussi absurdes et dérisoires
qu’ils soient, ces objets se doivent d’être là.
Et Michel de Broin ne nous épargnera pas cette confrontation.
Alors, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Or, avec le dernier projet de Michel de Broin au Musée de
Québec, la préoccupation ontologique a trouvé son
paradigme : la théorie de la conspiration. Prolongeant
l’hypothèse selon laquelle aucun avion n’aurait
percuté le Pentagone le 11 septembre 2001, Michel de Broin
nous propose d’exhiber comme œuvre d’art la pièce à conviction
manquante, quelque chose qui ressemble à un missile, à une
fusée ou un réacteur d’avion. Bel objet exposé,
qui peut fonctionner aussi comme un habitacle capable d’accueillir
les spectateurs, et qui vient accompagné de sa propre légende
selon laquelle son entrée dans le musée aurait exigé de
démolir une partie du mur du bâtiment. Michel de Broin
réinscrit ainsi dans le récit de l’exposition
de l’objet d’art des éléments du récit
théorique qui encadre les versions alternatives du 11 septembre.
Pour compléter l’exposition et expliciter son questionnement,
il nous propose une pièce «parlante», Silent
Screaming, où une machine efficace et très Low Tech
s’active a faire le vide dans une cloche de verre sous laquelle
une impressionnante sirène sonne sans réussir à produire
le moindre son. Bref, il a fabriqué une machine produisant
un non-effet, un non-être dans le réel.
La cohérence de tout cela est dans la question de l’être
et du non-être. On nous donne un objet là où il
ne devrait rien y avoir, et on ne nous donne rien à entendre
là où il devrait y avoir une présence. Du
coup, la question «Pourquoi y a-t-il quelque chose, plutôt
que rien?» ne trouve pas sa réponse dans la présence
de l’objet, à différence de toute l’histoire
de l’art, jusqu’à l’art moderne et même
au-delà. En effet, l’intérêt de produire
un objet d’art est qu’il puisse rendre raison de lui-même,
s’autolégitimer de par sa propre autonomie. Face à l’objet,
on admire et on se tait, se disant «Voilà pourquoi
il fallait bien le produire, voilà bien le génie
de l’artiste de l’avoir compris!». Mais, les
objets de Michel de Broin restent ontologiquement problématiques,
ils sont intrinsèquement paradoxaux. Face à eux,
la question «Pourquoi y a-t-il quelque chose, plutôt
que rien?» est relancée et reste ouverte.
Or, les théories de la conspiration sont de fait elles aussi
préoccupées par des questions ontologiques. Contrairement à leurs
prétentions, elles ne cherchent pas une vérité alternative à la
version officielle, mais à établir ce qui est et
ce qui n’est pas. Elles nous disent que, là où on
ne voit rien, il y a quelque chose, et que, là où il
y a quelque chose, il n’y a en fait rien. Elles rajoutent
ou retranchent toujours quelque chose à la réalité.
A partir de contradictions dans les faits, elles cherchent à trancher
entre l’être et le non-être.
Au contraire, la science moderne s’arrange très bien
avec les contradictions, parce qu’elle ne rêve ni de
vérité, ni de métaphysique, ni d’explication
totale. À partir d’une vue très partielle de
la vérité, elle propose des hypothèses qui
relient quelques faits choisis. Dites à un scientifique «On
nous cache quelque chose», il va rire, «Bien sûr,
on ne peut pas tout savoir». L'homme de science ne s’intéresse
pas de savoir pourquoi quelque chose existe ou n’existe pas,
de combler ce qui manque à la réalité, ou
ce qu’il faut lui retirer pour qu’elle soit plus cohérente.
Demandez vous pourquoi le sida existe et a tué une génération
d’hommes homosexuels dans les années 80-90 et exterminent
maintenant les Africains, et la seule réponse vraiment cohérente
et globale serait de dire qu’il a été créé dans
ce but. Sinon, tout ce qui reste comme explication est une succession
de malchances et de circonstances.
Comme on peut le constater maintenant, les théories de la
conspiration, comme la réflexion actuelle de Michel de Broin,
concernent la dimension de la création au sens fort, donc
métaphysique du terme, la création de ce qui est.
Question nostalgique et compromettante dont l’art contemporain
a bien essayé de se débarrasser, mais qui peut vraiment
se débarrasser de la question «Pourquoi y a-t-il quelque
chose, plutôt que rien?». Pour cela, il faudrait réussir à ne
plus rien produire du tout, ce qu’on peut bien essayer de
faire, bien entendu. Michel de Broin reprend le modèle de
la création, mais pour le déplacer dans ses deux
pôles, l’objet créé et l’artiste
créateur. Du côté de l’objet, il produit
des objets ontologiquement paradoxaux. Il faut bien préciser,
ces objets ne sont pas seulement équivoques dans leur sens,
mais bien dans leur existence. Ce sont des objets qui pourraient,
ou auraient pu, ne pas exister, et même qui ne devraient
pas exister du tout. Dans toutes les versions de l’attentat
sur le Pentagone, que ce soit dans l’officielle ou l’alternative,
aucune trace pertinente permettant d’identifier l’attaquant
ne nous est donnée. L’engin proposé par l’artiste
vient à la place d’un objet définitivement
manquant. Et dont l’existence concrète est incompatible
avec la vérité, quelle qu’elle soit. C’est
un objet qui ne peut pas être. Mais, c’est pour cela
que c’est un objet d’art. Car seul, l’objet d’art
peut exister comme paradoxe, et se maintenir, circuler et rejoindre
un public tout en conservant son statut entre le vrai et le faux,
entre l’être et non-être.
La remise en question de la notion de création, --on peut
même dire, sa déconstruction--, est encore plus déconcertante,
lorsqu’elle porte sur la fonction de l’artiste, et
pas seulement sur celle de l’objet. Il faut écouter
Michel de Broin parler de son projet pour se rendre compte à quel
point l’idée de la conspiration le touche comme artiste.
Car, d’une part, il semble bien croire qu’il y a eu
conspiration, qu’il y a eu délibérément
une dissimulation de la vérité. C’est la condition
même de son projet. Ici, il va, comme artiste, rétablir
la vérité, ou tout au moins propager le doute. Mais,
en même temps, comme artiste, il s’identifie aux conspirateurs
(qui sont en effet très créatif à interpréter
la réalité) Il fabrique les preuves manquantes et
se pose en maître du jeu. Il trafique la réalité,
joue sur les apparences et trompe son public. Là où il
est authentiquement créateur, il ne fait que du faux, ontologiquement
parlant, faisant exister ce qui n’a pas à être.
Comme pour le statut des objets produits, le dilemme où est
pris, l’artiste ne se résout pas. Le doute institué par
l’hypothèse de la conspiration justifie le projet
artistique, mais la production, elle, ne suppose pas un sujet qui
doute, mais bien un véritable conspirateur. L’artiste
en fin de compte ne croit qu’à ce qu’il a lui-même
produit, à la réalité qu’il a conspiré à créer
et qu’il impose comme vérité aux autres.
L’art comme conspiration et l’artiste comme conspirateur
sont des propositions qui s’insèrent parfaitement
dans le contemporain. La mondialisation et son corollaire, le terrorisme,
ont renforcé la fragmentation du monde. En ce sens, le 11
septembre n’est certainement pas le modèle du terrorisme
actuel qui s’inscrit plutôt dans la série, (attentat à Londres,
en Espagne, etc.), et la dispersion. Ben Laden est devenu un gag
dans la télévision américaine (son nom revient
constamment dans la bouche de David Letterman), parce qu’on
se rend bien compte que son mouvement fonctionne indifféremment
avec ou sans tête. Face à la fragmentation du monde,
les récupérations politiques, notamment du gouvernement
américain et les théories de la conspiration ont
en fait en commun de produire une vision unifiée et centralisée
du monde. Il y aurait un agent unique et identifiable à tout
ce qui nous arrive, croyance qui est évidemment contredite
par le déroulement de l’actualité. Mais, cette
croyance a une fonction clairement rassurante. La seule différence
entre les discours officiels et les croyances en la conspiration
est que les secondes donnent aux minorités en mal d’autonomie
le sentiment d’avoir un contrôle sur la réalité en
ayant le derniers mots face aux dissimulations des pouvoirs institutionnels.
L’artiste propose alors une troisième voie entre le
sentiment d’être démuni face à un monde
fragmenté et l’aspiration à une totalité retrouvée.
C’est l’action artistique même qui va recomposer
un monde perdu, mais cette fois comme présence de l’oeuvre
d’art plutôt que comme croyance idéologique.
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